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BOURGOGNE

[Article mis en ligne le 27-01-2021]

Vin

Jane Eyre, une «petite» négociante au sommet

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La distinction de la Revue des Vins de France est pour elle une authentique fierté qui résonne comme la reconnaissance d’un travail sérieux et obstiné.
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Coiffeuse à Melbourne, Jane Eyre a décidé de changer radicalement de vie en choisissant le vin.

Australienne, installée en Bourgogne Franche-Comté depuis près de vingt ans, elle vient d’être élue négociante de l’année par la Revue des Vins de France.

«Je me rappelle de mes premiers jours dans les vignes, à Monthelie, en plein hiver, sous la neige… je me demandais ce que je faisais ici !» C’était en janvier 2004 et on aurait pu comprendre que Jane Eyre plie bagage pour rentrer dans son Australie natale, et plus ensoleillée. C’est pourtant mal connaître celle qui vient d’être élue «Négociante de l’année» par la Revue des Vins de France. Il y a sans doute un lien entre cette distinction et la capacité de cette femme à s’en tenir aux buts qu’elle se fixe. Malgré la rudesse de l’hiver bourguignon sa place était bien là, dans ces vignes où est ancrée aujourd’hui son activité de négociante-éleveuse. Mais quel parcours pour elle, qui avait débuté comme coiffeuse dans un salon de Melbourne ! «je savais, souligne-t-elle, que je n’avais pas envie de faire ça toute ma vie. Pour autant, j’ignorais vers quelle autre voie me diriger jusqu’au jour où, alors que je discutais avec un client du salon de coiffure d’un vin qu’il avait bu, j’ai réalisé que ça m’intéressait beaucoup».

Une dizaine d’appellations
C’est au château de Bligny-lès-Beaune qu’on l’a rencontrée, en ce matin neigeux de janvier. Son activité y est installée dans une structure créée en 2015 par Dominique Lafon et Pierre Meurgey sur le modèle d’une pépinière destinée à faciliter la tâche des vignerons et négociants débutants. «Ici, on partage nos pratiques du métier». En 2020, sa petite entreprise a produit 20 000 bouteilles (sur une dizaine d’appellations : Gevrey-Chambertin Village, 1er cru, Charmes-Chambertin Grand cru, Corton Grand cru, Savigny-lès-Beaune 1er cru Vergelesses, Beaune 1er cru, Chassagne-Montrachet 1er cru, Volnay et même un beaujolais, Fleurie, et un Cotes du Jura Chardonnay). «Par rapport à d’autres négociants locaux, je suis vraiment de taille «micro». J’ai grandi très doucement», dit-elle dans un français teinté d’un bel accent anglophone. En une dizaine d’années, Jane Eyre a eu la satisfaction de voir son nom en côtoyer d’autres, bien plus connus, sur les tables des restaurants ou les étals des cavistes. Un joli tour de force, qui ne doit rien au hasard. Elle tente de battre en brèche l’image peu flatteuse qu’on colle parfois aux négociants. «Dans l’imaginaire de beaucoup il y a l’idée que les vignerons ne vendraient aux négociants que les raisins de moins bonne qualité. C’est pourquoi je vendange le raisin que j’achète le même jour que le domaine auquel je l’achète. Je connais ma marchandise». Cette approche du métier s’est forgée tout au long de son parcours.

Enracinement progressif
Lorsqu’elle a décidé d’abandonner la coiffure pour le monde du vin, elle l’a fait de manière très pragmatique, en venant faire des vendanges en Europe. En 1998, elle accomplit un premier séjour à Cheilly-lès-Maranges, en Saône-et-Loire. «Je suis restée un mois au domaine Chevrot, j’ai fait les vendanges puis le travail en cuverie et j’ai adoré ça !» De retour en Australie, elle entame des études d’œnologie et, en parallèle, se fait embaucher par un grand caviste de Melbourne spécialisé dans les bourgognes. Là, elle éduque son palais avec des références, participe à de nombreuses dégustations et rencontre des vignerons. Tisser ce réseau lui permet d’aller faire des vendanges en Nouvelle-Zélande, notamment au sein du domaine Felton Road, réputé pour ses pinots noirs, tout en assurant, en parallèle, le management de cavistes à Melbourne. En 2003, diplôme d’œnologue en poche, elle quitte l’Australie et part vendanger dans un domaine viticole allemand. Au bout de trois mois, elle arrive en Bourgogne, le week-end de la vente des vins de Beaune et rend visite à Dominique Lafon, pour lequel elle avait déjà vendangé en 2002. Celui-ci la recrute pour trois mois, début 2004. Finalement, elle va rester un an, puis enchaîne avec d’autres domaines, s’enracinant progressivement en terre bourguignonne. Jane Eyre a su saisir les opportunités qui s’offraient à elle, en commençant de manière très modeste, par le biais des vendanges opérées dans plusieurs domaines de la région. «Quand on travaille sérieusement et qu’on s’entend bien avec les gens, dit-elle, on se fait rapidement une bonne réputation qui ouvre des portes». Lorsqu’elle se lance en 2011, elle s’appuie sur plusieurs soutiens : un ami australien lui prête de l’argent, un de ses ex-employeurs lui offre son premier fût neuf, et elle commence à travailler dans la cuverie d’un troisième «complice». «C’est vraiment grâce à eux que j’ai pu débuter». S’est alors posé le défi de la vente : pour son premier millésime, elle avait réalisé 1 500 bouteilles ce qui peut paraître très peu, mais qui est énorme lorsqu’on n’a aucune clientèle et qu’on n’est pas connu.

En veille constante
Ses premiers clients furent des cavistes de Melbourne. Puis, au fil des ans, elle a élargi son portefeuille. D’abord quelques restaurants dans la région beaunoise. «J’ai aussi bénéficié d’un bon coup de pouce de la part de Philippe Noyer, un agent de vin réputé, à Paris. Il a goûté mon vin, l’a apprécié et m’a permis de me faire bien connaître auprès d’une autre clientèle». Ses bouteilles sont maintenant présentes sur la carte d’étoilés de la capitale, tels que la Tour d’Argent ou Pierre Gagnaire… Elle exporte aussi ses vins en Australie, au Japon, au Canada, au Royaume-Uni. Mais le marché français reste important pour elle et c’est là un sujet légitime de fierté. Tout au long de son parcours, Jane Eyre s’est particularisée par une veille constante, observant tout ce qui se passe, pour y trouver des opportunités. C’est ce qui a motivé sa volonté d’élargir son champ d’action au Beaujolais et au Jura. Son élection comme meilleure négociante de France a été une véritable surprise : «Je n’aurai jamais imaginé cela. Je suis étrangère, je suis un petit négociant, je suis la première femme à être distinguée pour cette fonction… J’ai toujours eu beaucoup d’estime pour la RVF alors, qu’ils me reconnaissent ainsi, c’est énorme ! Et puis, en termes d’image, pour mon activité, c’est très bon». Depuis ses débuts elle a toujours placé au premier plan le fait de travailler avec des vignerons avec lesquels elle se sent en adéquation. «Le plus intéressant, c’est de collaborer avec quelqu’un qui accomplit son travail de manière profonde, sérieuse… C’est très important pour moi, parce que je n’ai pas de vignes. Mes partenaires vignerons, je les choisis parce que je sais le bon travail qu’ils accomplissent sur leurs parcelles». En s’engageant dans cette voie, Jane Eyre a parfois «mangé de la vache enragée», se demandant si elle allait parvenir à payer ses fournisseurs à temps, se levant tôt et se couchant tard. Le doute sur son choix de vie lui a parfois traversé l’esprit mais la passion du vin a eu le dessus. Elle en est aujourd’hui récompensée.

Berty Robert

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