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BOURGOGNE

[Article mis en ligne le 06-07-2017]

Tribune

Les paysans dans la tourmente

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L’agriculture française, bien qu’extrêmement diverse, souffre et se fragilise. Il n’échappe à personne qu’un nombre croissant d’agriculteurs et d’agricultrices vivent de plus en plus mal les conditions dans lesquelles ils sont aujourd’hui contraints d’exercer leur métier.
En perdant brutalement un être cher, plusieurs familles d’agriculteurs viennent d’être douloureusement éprouvées ces derniers jours en Saône-et-Loire. Chaque histoire humaine est personnelle. Les choix de chacun, si extrêmes soient-ils, restent intimes et impénétrables. Entre pudeur et retenue, pourtant très affectés, les agriculteurs demeurent silencieux. Ils doutent de l’opportunité de s’exprimer.
Décider d’être agriculteur, c’est choisir le lien à la nature, la passion des animaux, c’est ressentir l’émotion de labourer, d’ensemencer, de récolter, de vinifier… C’est aussi concrétiser son envie d’entreprendre. C’est également la fierté de poursuivre l’œuvre des générations précédentes, de faire mieux si possible, pour retransmettre à ses enfants, plus qu’un capital, une histoire chargée de tant d’émotions à poursuivre. Celles et ceux qui ont fait le choix d’entreprendre, en engageant leurs capitaux et leur travail, connaissent parfaitement les sources de satisfaction comme les difficultés rencontrées par ces choix professionnels. Ils les assument évidemment, pour le meilleur comme pour le pire, jusqu’à une certaine limite, toutefois.

«Notre agriculture, entre rupture économique et détresse morale»
Ça serait trop simpliste, réducteur et bien méconnaître la grande majorité des agriculteurs de penser qu’ils ne rêvent que de toujours plus de surface, plus d’animaux, plus de matériel... Qu’ils n’ambitionnent que d’avoir des équipements toujours plus coûteux, d’être toujours plus endettés, qu’il n’y aurait de satisfaction pour eux que dans toujours plus de travail, dans un cadre plus contraint et plus complexe.
La réalité, c’est qu’il n’y a jamais eu autant d’angoisse qu’aujourd’hui à l’idée de ne pouvoir faire face !
Les agriculteurs français payent au prix fort un effondrement massif du nombre de leurs actifs, ceux qui sont restés à la terre ont été le plus souvent contraints de «grossir» ou de disparaître.
De sans cesse se moderniser, de s’adapter à des normes toujours plus exigeantes ou de disparaître.
De respecter des réglementations toujours plus draconiennes, génératrices de coûts supplémentaires et entrainant une complexité devenue insupportable ou disparaître.
En à peine 50 ans, cette mutation exceptionnelle du secteur agricole, passant de la traction animale aux technologies embarquées de hautes précisions, s’est jouée au prix d’un effort collectif et individuel exceptionnel qui aurait dû rémunérer ses principaux acteurs. Il n’en a rien été.
L’obsession d’une alimentation devant être toujours plus diversifiée, de meilleure qualité, plus abondante - quitte à la gaspiller  ! - toujours moins chère mais payée le plus souvent à l’agriculteur en-dessous de son coût de production (c’est là le véritable problème du revenu agricole).
L’hémorragie se poursuit et, si rien n’est fait, se poursuivra car nul ne se sait résister très longtemps en vendant un produit à perte.
Le législateur, tant européen que français, a bien plus ou moins essayé de limiter les dégâts, épaulé par une technostructure scrupuleuse et complexe. Mais pour quel résultat ?
L’imbroglio indescriptible qu’est devenue la Politique Agricole Commune (Pac), la complexité administrative imposée désormais à la plupart des exploitations agricoles, témoignent des limites d’un système devenu incompréhensible, complètement surréaliste dans son application.
Plus personne, d’ailleurs, n’en comprend vraiment le sens.

Ces attaques qui blessent tant
Lucides et inquiets sur la gravité du chemin emprunté, conscients de l’impasse dans laquelle il les conduit, déboussolés de ne plus percevoir ce qu’on attend d’eux, parfois seuls, un grand nombre d’agriculteurs vivent très mal l’évolution de leur métier.
Il y a peu de temps encore, ils éprouvaient un sentiment de satisfaction, heureux d’avoir rempli leur part du contrat.
Bien loin des «tickets de pain», fiers d’avoir assuré au pays l’autosuffisance alimentaire, d’avoir contribué à augmenter l’espérance de vie par une meilleure qualité de l’alimentation.
Heureux d’avoir contribué à de solides excédents commerciaux au profit de la balance agroalimentaire française, tout en aménageant gracieusement l’ensemble du territoire avec de très belles retombées touristiques parfaitement connues.
De cela, les agriculteurs croyaient pouvoir être fiers, au moins sereins!
Mais ils font l’objet à feu nourri de violentes critiques : pollueurs de l’eau, de la terre, tortionnaires de leurs animaux, empoisonneurs de l’alimentation, gros consommateurs d’argent public... De surcroît, ils massacrent les chemins ruraux avec leurs «gros» tracteurs, émettent des particules fines toxiques en brûlant les sarments ou en travaillant la terre par beau temps.
Hors Salon de l’Agriculture, combien comptons-nous d’émissions au cours de ces dernières années qui ne soient pas quasi systématiquement à charge contre notre profession ?
Surprenant et paradoxal  ! Au pays de la prestigieuse gastronomie, qui compte parmi ses rangs les plus grands chefs et récemment honoré par la reconnaissance du «Repas gastronomique des Français» au Patrimoine mondial de l’Humanité par l’Unesco.
Surprenant et paradoxal dans ce pays où chaque famille apprécie la convivialité d’un repas partagé en savourant une belle pièce de viande, en appréciant un fromage, en découvrant un vin issu de l’un de nos généreux vignobles.

Notre pays devrait prendre soin de ses derniers paysans
Ne sous-estimons pas la lassitude d’un grand nombre d’agriculteurs: poids des capitaux immobilisés, faiblesse des revenus, astreinte au travail (notamment en élevage), complexité administrative, réglementaire, normative, sentiment d’isolement, de marginalisation, rupture avec une partie de la société, fragilisation psychologique…
Ces signaux sont ceux de la souffrance de toute une profession.
Derrière un puissant tracteur, à la tête d’une apparente solide et belle exploitation, d’un beau troupeau, d’une belle terre, d’une belle vigne, d’un généreux verger… se cache de plus en plus souvent un dirigeant qui doute, anxieux, plus fragile qu’hier. La fragilité n’est pas qu’économique, elle prend des formes diverses qui impactent aussi ceux que l’on croyait pourtant solides.

Le flocon ne se sent jamais responsable de l’avalanche
Posons-nous aussi ces questions, qui touchent finalement un peu chacun d’entre nous :
filières de l’agroalimentaire, de la distribution, opérateurs amont et aval, fournisseurs de l’agriculture, prestataires de services divers… Comment est construite la répartition des marges et les gains respectifs de chacun  ? Que reste-t-il à l’agriculteur pour que lui aussi puisse rémunérer son travail et que sa famille puisse vivre dignement  ?
consommateurs, clients, associations diverses... en exigeant toujours, sans doute légitimement, davantage de qualité, d’environnement, de garanties, de diversités, de traçabilité, s’est-on préoccupé de répercuter équitablement toute la chaîne de ces surcoûts et d’assurer une rémunération juste et équitable pour le producteur ?
habitants de nos territoires ruraux... Est-il encore possible de cohabiter avec un nouveau bâtiment d’élevage, une nouvelle activité agricole, les cloches des vaches, les quelques bruits et odeurs liés aux pratiques du métier pour que produits locaux il puisse y avoir... ?
organisations professionnelles, enseignement agricole, organismes de services... N’avons-nous pas été trop tournés sur nos propres modes d’organisation, beaucoup trop centrés sur nos fonctionnements internes au détriment d’une innovation clairvoyante, agile, innovante, tournée de façon active, déterminée et plus efficace vers l’agriculture, l’agriculteur, et pleinement à son service ?
milieux des médias et de l’information… Est-il possible de mieux équilibrer la diffusion de l’information concernant l’agriculture, en saluant plus souvent les nombreuses réussites, l’innovation des pratiques culturales, les produits tracés de haute qualité, l’aménagement réussi des territoires, la beauté des paysages entretenus par les agriculteurs, ainsi que tous les efforts faits pour répondre aux attentes sociétales... ?
administrations concernées, différents corps de contrôle, ces fonctions peuvent-elles s’exercer en ayant en permanence la pensée du plus fragile et des conséquences parfois très lourdes de toujours plus d’exigences ?

L’agriculture est certes un métier bien au-delà, c’est un vaste enjeu sociétal
Notre profession souffre, avec elle toutes celles et tous ceux, qui quotidiennement travaillent avec le monde agricole, le connaissent et en apprécient les valeurs.
Plus que jamais, ce contexte nous appelle à trouver le ressort nécessaire et, dans un effort collectif nourri par la force des valeurs auxquelles nous sommes attachées, il faut rapidement retracer le chemin qui permette à l’agriculture de reprendre confiance en elle, aux agriculteurs de retrouver la foi dans leur beau métier.
La place, les missions de notre agriculture, l’économie qu’elle représente au sein d’une Europe qui n’a cessé de s’élargir imposent à la classe politique quels que soient ses échelons et ses sensibilités de redéfinir une vision ambitieuse pour l’agriculture et tout aussi urgent, un projet clairvoyant d’aménagement territorial qui rémunère enfin et respecte ceux qui en sont les acteurs.
Pièce maîtresse de nos territoires ruraux, l’agriculture était hier encore un fleuron économique et emblématique de notre pays.

A-t-on bien imaginé les conséquences d’une France sans paysan?
A-t-on bien imaginé une France, avec près de 65 millions d’habitants, qui perdrait son indépendance alimentaire ?
A-t-on vraiment imaginé de la plaine à la montagne, des vignobles en passant par les vallées, une France qui confierait l’aménagement de ses territoires aux seules collectivités locales ?
L’agriculture est certes un métier ; bien au-delà, c’est un vaste enjeu sociétal qui mérite la réflexion et l’attention de chacun.

Christian Decerle, agriculteur, La Guiche, juin 2017

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