Depuis 2015, le Conservatoire d’espaces naturels (CEN) de Bourgogne déploie sur la Côte-d’Or une régie pastorale itinérante. Constituée d’un troupeau d’une trentaine d’animaux, elle assure un entretien écologique de zones de pelouses calcaires et permet même de les valoriser.

En cette après-midi fraîche et grise de février, un camion monte lentement sur les hauteurs qui surplombent le village côte-d’orien de Volnay, au sud de Beaune. Il se gare en bordure d’une zone qui voisine avec les vignes. Une fois sa porte arrière ouverte, en descendent des chevaux, des ânes et des vaches à l’allure rustique. Le troupeau prend possession de son nouveau lieu de pâturage, après deux mois d’hivernage passés sur un terrain de Marcilly-sur-Tille, au nord du département. Il va rester ici jusqu’à la mi-mars, date à laquelle il va migrer à Chassagne-Montrachet. Il en va ainsi de la trentaine d’animaux de la régie pastorale du Conservatoire d’espaces naturels (CEN) de Bourgogne. Depuis 2015, ce troupeau itinérant contribue à entretenir et valoriser des espaces naturels qu’à première vue, on pourrait juger sans intérêt. L’objectif premier du CEN, c’est de veiller à la préservation et à la vitalité de la biodiversité et cette régie pastorale est un des outils de cette mission.

Face à la déprise agricole

Dans le métier de gestionnaire d’espaces naturels, il y a tout un programme qui vise à préserver des milieux dits « pionniers », assez indemnes de toute activité humaine, ou en déprise humaine depuis suffisamment longtemps pour être repartis à l’état naturel. « Ces milieux représentent pourtant un enjeu de biodiversité très fort, souligne Carine Duthu, assistante à la direction du Conservatoire d’espaces naturels (CEN) de Bourgogne, et chargée de mission communication et valorisation. Lorsque des ligneux ou des buissons s’installent sur des pelouses pour repartir en forêt, c’est toute la biodiversité en faune et en flore de la pelouse qui disparaît. On s’est donc posé la question de la possibilité de conserver ces milieux ouverts, afin que la biodiversité continue à s’exprimer. Nous faisons face à une déprise agricole importante. Il y a de moins en moins d’éleveurs et moins d’animaux d’élevage. De fait, des terrains se retrouvent « orphelins » de gestion. Il n’y a plus ni usage, ni entretien dessus ». Le CEN n’avait pas, pour répondre à cette problématique, le souhait d’apporter une réponse mécanisée (broyage, tonte), jugée agressive. Entre 2010 et 2014, il a donc mené une étude, sur la Côte-d’Or et le nord de la Saône-et-Loire, afin d’inventorier les parcelles sur lesquelles il pouvait y avoir un enjeu. C’est à la suite de cette étude qu’est née l’idée de créer une régie pastorale. « Notre objectif, poursuit Carine Duthu, était aussi de montrer qu’on pouvait faire paître des animaux sur ces parcelles, jugées pourtant peu attirantes par les éleveurs ».

Des animaux très autonomes

Le troupeau, constitué de 10 vaches de race galloway, qui s’adaptent très facilement à des zones de pâturage difficiles, de neuf poneys konik polski qui descendent d’une race de Mongolie, habitués à vivre dans des conditions rudes et de quatorze ânes et ânesses communs dépend entièrement du CEN qui en assume la responsabilité et les soins. La mixité (bovins, équins, asins) est un élément important en son sein, le but étant de limiter les problèmes sanitaires et de profiter de la complémentarité alimentaire qui existe entre les animaux : par exemple, l’âne consomme ce que la vache ne mange pas. « L’objectif de la régie pastorale, c’était d’avoir des animaux très autonomes, capables de s’adapter à toutes sortes de climats, de subir du vent, du froid, du gel sans tomber malade. On recherchait vraiment une forme de rusticité. Le but n’était pas d’avoir une prégnance humaine sur les animaux. On voulait que leur dépendance à l’homme soit minime ». « Nos animaux savent tirer parti des milieux dans lesquels nous les installons » ajoute Rémi Vuillemin, le zootechnicien du CEN qui veille sur le troupeau. Les collectivités (communes, communautés de communes) sont un pilier essentiel dans cette démarche de préservation de la biodiversité. Elles ont suivi, le troupeau développant aussi un gros capital sympathie pour les riverains des lieux concernés. Il arrive que des terrains soient mis à disposition par des particuliers.

Maîtrise foncière

Le CEN travaille avec l’outil de la maîtrise foncière. « On a trois moyens pour cela, explique Carine Duthu. Soit nous devenons propriétaire des terrains concernés, soit nous passons une convention avec des collectivités ou des propriétaires privés qui nous mettent à disposition des terrains, soit, enfin, nous passons par le bail emphytéotique. Cela permet au CEN de devenir gestionnaire des sites sur du long terme ». Ainsi, sur la Bourgogne, l’organisme gère plus de 6 000 hectares, répartis sur 200 sites, sur lesquels il a la possibilité de déployer sa régie pastorale. Il prospecte auprès des acteurs susceptibles d’avoir des terrains à proposer, mais il est aussi parfois sollicité. À Volnay, c’est une parcelle de 8 hectares qui accueille le troupeau. « L’itinérance est un point très important pour nous, souligne Carine Duthu. C’est la clé de la réussite, parce que si on laisse des animaux sur un même site pendant trop longtemps, ils exercent une pression trop importante sur le sol. Ce dernier a besoin d’un temps de récupération ». En moyenne, le troupeau du CEN reste rarement plus de six semaines sur un même site. L’objectif, en prouvant que ces parcelles sont pâturables, c’est aussi de passer le relais à des agriculteurs, une fois que le milieu a été rouvert et qu’il est redevenu pleinement pâturable. Preuve de l’intérêt du travail accompli depuis 2015 : les CEN de Bourgogne et de Franche-Comté ont répondu à un appel à projets nommé Mobbiodiv' 2020, en proposant le développement du pâturage pour l’entretien de pelouse calcaire. Un cadre dans lequel s’inscrit le pâturage situé à Volnay.

Lorsque le troupeau du CEN de Bourgogne est installé sur une zone pour y pâturer, plusieurs effets sont constatés sur le milieu naturel :

-les chevaux et les vaches consomment de la matière végétale morte. Ils font ainsi place nette pour de la repousse.

-par leur piétinement, ils réalisent une sorte de petit labour de surface, ce qui permet à de la flore de polliniser, à des graines de s’implanter, à des plantes de prendre plus de place.

-les déjections du troupeau (bouses et crottins) entraînent tout un processus de re-fertilisation du sol.

-A plus long terme, ces déjections attirent des insectes coprophages (qui mangent des excréments), qui contribuent à disséminer ces déjections et à les intégrer dans le sol, et qui dit insectes, dit oiseaux, qui les consomment. Le troupeau aide finalement les oiseaux à s’implanter sur de nouveaux espaces, où ils trouvent de la nourriture. Sur place, les animaux contribuent aussi à ralentir le reboisement anarchique et à ouvrir l’espace permettant le développement de la biodiversité. Grâce à l’outil de la régie pastorale, le CEN observe en général une évolution bénéfique du milieu naturel sur les parcelles concernées au bout de trois ans de passages réguliers du troupeau.